22 août 2019

Berezina

Quel énergumène ce Sylvain Tesson!  J'aime beaucoup lire ses aventures.  Ici, il voyage avec quatre copains tout aussi originaux (voire un peu zinzins), en side-cars brinquebalants, sur les traces de Napoléon Bonaparte en suivant le trajet adopté par la Grande Armée durant la désastreuse retraite de la campagne de Russie en 1812.  On alterne entre les deux époques, et entre la tragédie et la comédie.  Cela m'a un peu fait penser à Voyage d'un Européen à travers le XXe siècle de Geert Mak, la camaraderie, la vodka et les citations de Tolstoï en sus: la visite des lieux historiques permet non seulement de raconter les événements, mais d'en retrouver l'ambiance, presque les fantômes! De plus, c'est l'occasion de réfléchir sur des sujets comme la guerre, la patrie, le confort, le voyage et bien d'autres.

À lire si comme moi vous appréciez tout autant l'histoire du XIXe siècle que les récits de voyage. 


Berezina de Sylvain Tesson, 2015, 197 p. 

21 août 2019

La Maison et le monde

J'ai bien failli abandonner ce roman dès les premières pages tant la traduction me semblait tarabiscotée!  Je l'ai même mis de côté et j"ai commencé autre chose après avoir vu que le livre était traduit de l'anglais.  Je vais essayer de trouver la VO, me dis-je.  Mais en faisant quelques recherches, j'ai vu que la version anglaise était elle-même traduite du bengali, alors tant qu'à lire une traduction...  Je lui ai donné une seconde chance et finalement je me suis habituée au style, jusqu'à apprécier son côté très imagé, poétique et fleuri.

Il s'agit d'un roman choral à trois voix et d'un triangle amoureux.  Un Maharajah, éduqué en Occident, épris de tolérance et de justice, pousse sa femme, élevée selon les coutumes traditionnelles, à sortir du gynécée, mais celle-ci, découvrant la liberté et le pouvoir féminin, en mesure mal les limites... Un activiste politique sans vergogne, invité à séjourner au palais, s'immisce dans la vie du couple.  Le tout sur fond de montée du nationalisme indien, ce qui donnera lieu à d'intéressantes discussions entre les deux hommes: la fin justifie-t-elle les moyens? 

Un beau roman, mais qui ne plaira pas à tous car son rythme est très lent, à part dans les derniers chapitres où les événements se bousculent.

J'enchaîne les prix Nobel!  Tagore l'a reçu en 1913, Hesse en 1946.


La Maison et le monde de Rabindranath Tagore, traduit à partir de la traduction anglaise de l'original en bengali, 1916, 249 p.

11 août 2019

Le Loup des steppes

On parle souvent de ce roman comme d'une lecture difficile.  Sans que je sache pourquoi, j'en avais conclu que ça se déroulait durant la guerre et qu'il y avait des scènes pénibles.  Finalement ce n'est pas ça du tout, c'est simplement que le personnage principal, alter ego de l'auteur dont il partage les initiales, est en perpétuel questionnement quant à la nature de son âme, de sa personnalité: comment en concilier les deux dimensions opposées, celle de l'homme cultivé amateur de beauté et d'art, et celle de l'animal, le fameux «loup des steppes», sauvage et solitaire.

Alors finalement je n'ai pas trouvé cela trop ardu, puisque je m'attendais à pire!  Il reste que les discours philosophiques et métaphoriques, ce n'est pas trop ma tasse de thé.  Si certains passages sont très beaux, et si j'ai apprécié l'art de l’euphémisme de Hesse («avoir un accident en se rasant»! Couic!) ainsi que sa lucidité («ton désespoir en face de la guerre, celle qui fut et celle qui viendra»), il y a quand même beaucoup de longueurs et je devais souvent me retenir pour ne pas lire en diagonale.  Par contre, j'ai vraiment aimé la fin, qui a su me surprendre.

Fait cocasse, j'ai failli sauter le premier chapitre car il s'intitule «préface de l'éditeur», et je ne lis jamais les préfaces! Or, il s'agit plutôt d'une introduction écrite du point de vue du neveu de la logeuse du personnage, seul moment du roman où l'on a de lui une vision extérieure.


Le Loup des steppes de Hermann Hesse, traduit de l'allemand, 1927, 195 p.  Titre de la version originale: Der Steppenwolf.

31 juillet 2019

Péplum

L'idée de départ est fort originale: parce qu'elle a deviné que l'éruption du Vésuve n'était pas due à des causes naturelles, Amélie Nothomb est transportée au XXVIe siècle par le scientifique responsable du cataclysme.  Des réparties intelligentes et une fin amusante auraient pu faire de ce roman une lecture fort agréable.

Là où le bât blesse, c'est dans le ton hargneux des deux protagonistes.  D'un bout à l'autre, ils ne font que s'engueuler et se lancer des noms d'oiseaux.  Et comme le texte n'est constitué que de ce dialogue, notre cerveau n'a pas la moindre petite description de poignée de porte pour se reposer les nerfs. Je me suis donc lassée assez rapidement, et seule la curiosité de voir comment cela allait se terminer m'a empêchée d'abandonner.

Ne connaissant de Nothomb que deux de ses romans de style autobiographique (Stupeur et Tremblements et Ni d'Ève ni d'Adam, beaucoup aimés d'ailleurs), je voulais tenter ceux d'un genre différent... Ce n'est pas très concluant, suis-je mal tombée?


Péplum d'Amélie Nothomb, 1996, 153 p.

30 juillet 2019

Premier bilan après l'apocalypse

Ce livre se veut une suite à Dernier inventaire avant liquidation, dans lequel Frédéric Beigbeder commentait la liste des cinquante livres du XXe siècle préférés des Français.  Dix ans plus tard, il nous dresse sa propre liste des cent meilleurs livres, en se permettant de déborder un peu (fin XIXe - début XXIe).

Alors la preuve est faite maintenant, Beigbeder et moi n'apprécions pas du tout les même choses en littérature!  Il aime le glauque, les histoires de perdants, de drogués, d'alcoolos, de prostituées, de psychopathes, et moi j'aime... tout le contraire!

Son numéro un: American Psycho de Brett Easton Ellis.
Mon numéro un: Le Seigneur des anneaux de J.R.R Tolkien.

Ça vous donne une idée?  Même lorsqu'il cause d'un auteur que j'adore, par exemple Gabriel Garcia Marquez (sachant tout de même qu'il a déjà abordé Cent ans de solitude* dans Dernier inventaire...), il choisit le titre qui m'attire le moins (Mémoires de mes putains tristes, dont le résumé me semble sordide).

Quelques exceptions confirment la règle comme il se doit: il discute joliment de L'Écume des jours de Vian, de La Ferme africaine de Karen Blixen, de Colette, de San-Antonio (probablement imbuvable aujourd'hui, mais que de bons souvenirs...), aborde avec doigté Si c'est un homme de Primo Levi et Les Bienveillantes de Jonathan Littell, m'a donné le goût de découvrir Jonathan Safran Foer et Dave Eggers, m'a rappelé que je voulais lire L'Adversaire d'Emmanuel Carrère et n'importe quoi de Nicolas Bouvier, et d'une façon générale a élargi ma culture personnelle puisqu'il y a au moins 50% des auteurs de sa liste dont je n'avais jamais entendu parler!

Quant à l'apocalypse du titre, c'est rien de moins que la fin du livre papier, des librairies et de la littérature elle-même que cet oiseau de malheur nous annonce.  Personnellement, je ne vois pas pourquoi les deux supports ne pourraient pas coexister en toute complémentarité; et si le numérique devait l'emporter, en quoi cela signifierait-il la fin du roman? 

Et vous, ce serait quoi votre numéro un du XXe siècle?


 * À propos de Cent Ans de solitude, l'écrivain Jean Barbe a présenté avec passion ce livre-culte durant l'émission radio Dessine moi un été de dimanche. Ça m'a donné le goût de le relire, tiens!


Premier bilan après l'apocalypse de Frédéric Beigbeder, 2011, 429 p.

16 juillet 2019

Apaise le temps

Après le pur ravissement d'Effroyables Jardins (hein, c'est en 2010 que j'ai lu ce petit bijou?  J'aurais dit que cela ne faisait que trois ou quatre ans!  Ce doit être qu'il m'a fait forte impression...), j'avais peut-être mis la barre un peu haute.

L'intrigue principale (le gars qui hérite d'une petite librairie indépendante criblée de dettes) m'a semblé peu originale et sous-développée.  L'intrigue secondaire (le passé trouble de certains personnages ou de membres de leur famille) manquait de mise en contexte, je n'arrivais pas à démêler les différentes factions liées à la guerre d'indépendance algérienne.  Quant à la morale de l'histoire, elle m'a semblé manquer de subtilité et relever du «politiquement correct».

À part quelques descriptions de personnages qui m'ont fait sourire, c'est une déception sur toute la ligne. 


Apaise le temps de Michel Quint, 2016, 104 p.

14 juillet 2019

Chronique d'une mort annoncée

Mince alors, qu'elle est laide cette couverture!  J'aime les yeux de ce bon vieux GGM, mais avec ces barres rouges, ça ne va pas du tout!

Heureusement, le contenu est beaucoup plus agréable que le contenant, grâce à la plume truculente de Garcia Marquez et à une construction fort ingénieuse.

En effet, la mort du titre est doublement annoncée.  D'abord à nous lecteurs, dès l'incipit:  
Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s'était levé a cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l'évêque arrivait.
Mais aussi annoncée à tout le village, dont presque tous les habitants savent plusieurs heures à l'avance que les frères Vicario veulent trucider Santiago Nasar pour une question d'honneur.  Tout l'intérêt de l'intrigue réside dans la reconstitution des événements, suite de coïncidences et de hasards qui ont entraîné la réalisation de la menace, comme si le Destin s'en était mêlé.

D'après les commentaires que j'ai lus ici et là, plusieurs y ont vu un drame poignant.  Est-ce qu'on a lu le même livre?  Moi je l'ai vu plus comme un jeu, presque comme un exercice de style.  Le personnage principal n'étant pas complètement sympathique (il profite de chaque occasion pour tripoter la fille adolescente de sa cuisinière), et même s'il est sans doute innocent du crime dont on l'accuse, jamais je ne me suis sentie attristée du sort qui l'attendait.  À la limite, j'ai même eu plus de compassion pour les meurtriers, écrasés par le poids de la tradition et la fatalité à laquelle ils tentent en vain d'échapper.  Par ailleurs, il y a beaucoup d'humour, et même un petit clin d’œil à Cent Ans de solitude lorsqu'un certain colonel Aureliano Buendia est mentionné!

Lisez-le, vous me direz ce que vous en pensez!


Chronique d'une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez, traduit de l'espagnol (Colombie), 1981, 133 p.  Titre de la version original: Cronica de una muerte anunciada.