26 août 2008

D'où viens-tu, berger?

D'où viens-tu, berger? de Mathyas Lefebure, publié chez Leméac en 2006. 253 p.


Ouf! Qui l'eut cru? Un livre sur un gars qui abandonne une carrière lucrative dans le design publicitaire pour devenir berger en France, une histoire vraie en plus, et ça se lit presque comme un thriller! Sans blague, je l'ai dévoré, au point que j'en ai rêvé la nuit dernière!

Une écriture qui bouscule nos idées préconçues sur le métier de berger (on est loin de la bergère aux tresses blondes avec sa houlette et ses sabots) et aussi sur l'écologie (la réintroduction du loup dans les Alpes, en théorie c'est bien beau, diversité biologique, équilibre de la chaîne alimentaire, tout ça, mais Lefebure nous fait vivre l'autre côté de la médaille, comme si on y était!). En même temps, c'est plein de poésie, de réflexions philosophiques, d'amour, et d'un humour très spécial!

Et ses descriptions de repas de saucissons, de pain de mie, d'huile d'olive et de vin rouge du pays font saliver (par contre, il y a aussi la soupe à la marmotte et les pâtes aux poumons d'agneau, un peu moins ragoûtantes, je dois dire!).

Extrait: [Après plusieurs semaines de dur labeur sur la ferme, on a finalement confié une partie du troupeau à Mathyas pour qu'il fasse ses preuves, avec l'aide du chien de berger Oscar. Tous ce qu'ils ont à faire, c'est d'empêcher les bêtes de franchir la haie de roseaux et d'aller brouter l'herbe du voisin.]


« Oscar, aujourd'hui, je commence à garder. J'ai besoin de toi. Je suis sûr que nous pouvons briller tous les deux. »


Selon ce que j'ai observé, le travail du chien de berger est de faire déplacer le troupeau en lui faisant un peu peur, mais pas trop. Si la limite du pré à brouter est dépassée par dix, le bon chien s'avance d'un pas ou deux, suffisant pour les dissuader. S'ils sont cent, il avance et marque la ligne en grondant, ce qui fonctionne aussi en général. S'ils sont plus, il peut mordre quelques jarrets, et normalement tout rentre dans l'ordre. Si on pousse le troupeau du point A au point B, le chien, quand des moutons sortent de la trajectoire, charge le long de celle-ci, leur fait peur, si bien qu'ils s'y resserrent. Un bon chien est le bras du berger, qui pointe les dissidents, dit : « là, ramasse, charge et reviens. » Oscar comprend le principe de base, mais ne performe pas très bien.

La première demi-heure du quart de garde est à peine écoulée, qu'une douzaine de rebelles pointent leurs sabots dans l'herbe interdite, pour mon plus grand plaisir, car je vais intervenir.


« Oscar, avance! Avance! »


Oscar avance avec enthousiasme, trop d'enthousiasme. Non seulement il charge la douzaine de fautives, mais il traverse la frontière à garder pour charger de l'autre côté, avec zèle et dans tous les sens, perturbant des centaines d'ovins qui broutaient dans le droit chemin, brisant le raclage méticuleux et calme mis en place avec patience par le vieux Baptiste. Je hurle.


« Oscarrrrrrrrrrr, au piiiiied, stoooop, stoooop... »

Oscar n'a plus le contrôle de lui-même, et quand il finit par entendre mes hurlements, ils sont tellement gutturaux qu'il fuit, habitué qu'il est d'être battu chaque fois qu'il fait une connerie. Il se sauve se cacher dans un endroit introuvable, et je me retrouve seul devant le no man’s land. L'adrénaline monte.

Il y a une forte charge d'anxiété dans la voix qui appelle, un quart d'heure durant: « Oscar, au pied... Au pied... Je ne te bats pas, moi, Oscar... Au pied... »

Suffisamment d'anxiété pour que les ovins indociles flairent la faille et tentent à nouveau une percée. Sans chien, c'est un exercice cardiovasculaire violent d'une demi-heure qui s'enclenche, à grand renfort de coups de bâton au sol et de dandinements théâtraux. Sitôt vingt opposants repoussés, sitôt vingt autres se relaient pour manger le gazon prohibé, mettant en oeuvre une intelligence du troupeau que je sous-estimais. Haletant, courant en demi-cercles, intimidant, je suis trempé et à bout de souffle quand Oscar ressurgit dans le lointain, courant héroiquement me porter secours.

Dès son retour au pied, le manège de la rotation cesse. Le troupeau a visiblement pratiqué Sun-Tzu.

Se produit alors un miracle, un miracle que je soupçonnais inhérent au métier, mais que je vis pour la première fois, un miracle que je rêvais et qui me tombe dessus comme une providence: les frontières et leur imperméabilité étant bien testées et établies, l'appétit l'emporte sur la masse moutonneuse, qui broute avec lenteur et calme, une lenteur telle qu'il ne reste qu'à l'observer, attendri, longuement, mollement, jusqu'au point où le temps se suspend.


Le temps est suspendu. On broute. Le temps est suspendu. On broute. Le temps est suspendu, suspendu, suspendu... suspendu...



*****


Prochaine lecture: Voyage en Irlande avec un parapluie de Louis Gauthier.

3 commentaires:

  1. Si une histoire de berger parvient à te faire rêver la nuit... c'est signe qu'il faut lire ça!!!

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  2. Ça fait un bon bout de temps que ce livre nous travaille Marc et moi. J'attendais un avis tel que le tien pour me (nous) décider. Je dis "nous" car ce serait le livre lu à haute voix, selon notre habitude.

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  3. Karine, oui c'est vraiment quelque chose!!

    Venise, vous vous faites la lecture à haute voix? Quelle bonne idée! Gropitou et moi avons peu de goûts littéraires en commun, malheureusement...

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