12 juin 2017

Impasse des deux palais

En quatrième de couverture, on affirme que Naguib Mahfouz était surnommé «le Zola du Nil» parce qu'il s'est attaché à décrire la société égyptienne dans toutes ses facettes.  Je ne peux en juger puisque c'était ma première rencontre avec cet écrivain, mais j'ai beaucoup apprécié la description qu'il fait ici d'une famille de la bonne bourgeoisie musulmane.  Tout comme chez Zola, les personnages ne sont pas unidimensionnels et il est intéressant de voir comment leur vie quotidienne est affectée par les événements politiques et sociaux (on est au début du XXe siècle, l'Égypte est sous protectorat anglais, mais la révolte gronde...)  J'ai frémi en constatant la condition des femmes, qui étaient littéralement prisonnières dans leur maison, n'en sortant que quelques fois par années dans des calèches fermées pour aller visiter leur famille!  Même les balcons étaient couverts d'un grillage ouvragé pour les soustraire à la vue des passants.  Et dire que dans certains pays c'est encore comme cela, ou que c'est en train de le redevenir...

Malgré tout, c'est une lecture qui n'est pas lourde car il y a aussi beaucoup d'amour dans cette famille et les répliques du plus jeune garçon sont vraiment drôles!  C'est la première partie d'une trilogie, j'ai déjà hâte de lire la suite! (Hé oui, j'ai commencé une autre série...)


Impasse des deux palais de Naguib Mahfouz, 1956, traduit de l'arabe en 1985, 670 p.

01 juin 2017

Moby Dick

Alors voilà, défi réussi!

En effet, lire Moby Dick d'Herman Melville en VO était le défi que je m'étais lancé cette année (après Proust en 2015 et Céline en 2016).  Et si, entre le vocabulaire nautique, les expressions archaïques (ere pour before, nigh pour near, etc) et les dialogues en anglais quaker de certains personnages (thou canst au lieu de you can), ça n'a pas été de la tarte, je suis bien contente d'avoir persévéré malgré tout, et ce, pour deux raisons.

Première raison, Moby Dick est un roman auquel on fait très souvent référence dans d'autres œuvres littéraires, cinématographiques ou télévisuelles.  Ainsi, j'ai compris pourquoi le chien de Dana Scully dans X-Files s'appelait Queequeg et pourquoi elle était surnommée Starbuck par son père, un officier de la marine américaine.  Starbuck étant d'ailleurs aussi le nom d'un personnage de Battlestar Galactica.  Et j'ai été épatée de retrouver la réplique de Khan au capitaine Kirk dans Star Trek II: Wrath of Khan dans la bouche de Ahab s'adressant à son ennemi juré lors de la confrontation finale: «To the last, I will grapple with thee... from Hell's heart, I stab at thee! For hate's sake, I spit my last breath at thee!», ce qui est tout à fait approprié puisque dans les deux cas il s'agit d'histoires de vengeance et d'obsession.  Pour citer Gropitou, quand c'est rendu qu'on reconnaît des dialogues de Star Trek dans un roman du XIXe siècle, c'est du obscur knowledge au second degré!  (Le obscur knowledge, ou connaissance obscure, étant cette faculté de se souvenir de détails insignifiants, comme par exemple le nom du chien de Scully dans X-Files...)

Deuxième raison: c'est un excellent roman!  Bon, il faut arriver à survivre aux nombreuses et plutôt longuettes digressions: le symbolisme de la couleur blanche, la classification des différentes espèces de cétacés, l'anatomie du cachalot, la représentation des baleines dans l'art (chapitre qui aurait été nettement plus intéressant en version illustrée!), etc.  Mais la fin est absolument palpitante et vaut à elle seule l'énergie qu'on aura mise à s'y rendre. Et puis j'ai aussi été étonnée de l'humour omniprésent, malgré le sujet assez sombre.  Enfin, il permet également une réflexion écologique, lorsqu'on compare le nombre de cétacés tués par année en ce temps-là à la quantité restante dans certaines espèces aujourd'hui...


Moby Dick de Herman Melville, 1851, 677 p. Titre de la traduction française: Moby Dick.

14 mai 2017

Un rendez-vous annuel...

C'est bientôt!

C'est du 20 au 28 mai que se tiendra le grand solde de livres des Amis de la bibliothèque de Montréal!  Attention, le lieu est changé. Bon, Gropitou est un peu déçu car la tradition voulait qu'on aille manger des hot-dogs steamés au Petit Québec, coin Rosemont et Saint-Michel, avant de se rendre à l'aréna, un coin de rue plus loin.  D'après Google, il n'y a aucun resto à proximité du nouveau lieu, dans Saint-Léonard. Il faudra donc bouffer avant de partir (on aime y aller en début d'après-midi pour éviter la cohue) ou apporter un pique-nique, pourquoi pas?

Toutes les infos par ici!

N'oubliez pas, c'est pour une bonne cause! (Je sais, tous les prétextes sont bons pour faire augmenter la PAL...)

26 avril 2017

Train de nuit pour Lisbonne

Je ne sais pas si vous êtes comme moi: quand je vais à la bibliothèque municipale, j'ai toujours les yeux plus grands que la panse!  J'aime emprunter plus de livres que ce que je pourrai lire dans le temps imparti.  Ainsi j'ai toujours le luxe du choix.  Mais quand un bouquin se retrouve plusieurs fois dans la catégorie des «remis sans être lus», peut-être est-ce un signe?  Surtout qu'il était en première page de mon petit carnet «livres à lire», ce qui indique qu'il y a été inscrit depuis des années...  Autre signe?

Signe qu'il n'était peut-être pas pour moi, ce roman?  Roman sur lequel j'avais lu des billets élogieux.  Toujours est-il que je n'y ai pas vraiment trouvé mon compte.  Après avoir plutôt aimé le début, j'ai failli abandonner à quelques reprises, mais j'étais tout de même curieuse de savoir où cette quête allait mener le personnage principal, intellectuel un peu mollasson qui à certains points de vue m'a rappelé les personnages de Jacques Poulin (mais ceux-ci sont en général beaucoup plus attachants).  Car c'est bien d'une quête qu'il s'agit: professeur de langues anciennes à Berne, notre homme quitte tout sur un coup de tête pour se rendre au Portugal sur les traces d'un médecin dont il a trouvé le livre auto-édité dans une bouquinerie.  J'avoue bien humblement que je n'ai pas tout compris, en particulier l'intérêt que cette quête pouvait avoir pour moi, lectrice.  Les extraits du livre du médecin m'ont paru un peu ennuyants, ça tournait en rond, j'avais envie de les sauter.

Les passages où il est question de la résistance contre la dictature de Salazar étaient toutefois passionnants, dommage qu'ils aient été trop courts et trop peu nombreux.  L'histoire de la famille du médecin, de sa relation avec ses parents et ses sœurs, était aussi assez intéressante, mais il y avait beaucoup trop de longueurs, de redites.  Bref, un livre qui aurait pu rester dans la catégorie «remis sans être lus» et je ne m'en serais pas porté plus mal...


Train de nuit pour Lisbonne de Pascal Mercier, 2004, traduit de l'allemand (Suisse) en 2006.  490 p.  Titre de la version originale: Nachtzug nach Lissabon.

20 avril 2017

Dans les forêts de Sibérie

Coup de cœur pour ce livre que j'ai dévoré en quelques jours, ce qui ne m'était pas arrivé depuis un bout de temps!  Il ne s'agit pas d'un roman mais du journal de l'écrivain voyageur français Sylvain Tesson, écrit alors qu'il passe six mois dans une cabane isolée sur les rives du lac Baïkal.  On est en partie dans un récit de voyage et d'aventure, en partie dans une réflexion sur la nature (ah! la petite mésange au bord de la fenêtre!), l'humain, la société, la solitude et la liberté, tout ça avec énormément d'humour.  J'ai particulièrement apprécié les passages où il nous parle de ses lectures (nombreuses et diversifiées, de Robinson Crusoé à Schopenhauer en passant par la poésie chinoise et Chateaubriand), en faisant des parallèles avec ce qu'il vit.  Seul petit bémol, vers la fin j'ai commencé à trouver les scènes de beuveries un peu nombreuses (détail qui sans doute n'agacera que moi d'ailleurs, on ne se refait pas), mais en même temps, il s'agit d'un journal et ce n'est pas à moi de dire au gars comment vivre sa vie; en Sibérie fait comme les Sibériens, j'imagine, et il semble que les Sibériens boivent de la vodka dès le petit déjeuner, alors...

En cherchant l'image de la couverture, je suis tombée sur la bande-annonce du film, sorti l'an passé, paraît-il...  Ça semble plutôt bien (bizarrement ça se déroule sur un an au lieu de six mois!), quelqu'un l'a vu?


Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson, 2011, 267 p.

11 avril 2017

La Prisonnière

(À la recherche du temps perdu, tome 5)

Le thème de ce cinquième tome est la jalousie et l'amour possessif (ce qui explique le titre!).  Drôle d'amour, en fait, que celui qu'éprouve le narrateur (Proust s'échappe une fois à l'appeler Marcel, ce qu'il avait méticuleusement évité dans les tomes précédents!) pour Albertine: quand il pense qu'elle va le quitter ou le tromper, il est fou de douleur, prêt aux pires bassesses; quand au contraire il la sent docile, il s'en désintéresse, rêvant à des voyages à Venise, à des inconnues aperçues par la fenêtre.  Quant à Albertine, ses sentiments pour lui restent un mystère!  Nous seront-ils dévoilés un jour?  C'est ce que nous saurons peut-être dans le prochain épisode!  Épisode que j'ai déjà hâte de découvrir, en partie à cause des annonces de calamités à venir que Proust glisse habilement ici et là, comme dans le tome précédent.

Ce que j'aime par dessus tout chez Proust, ce sont ses descriptions de petits détails quotidiens qui deviennent évocateurs, lourds de sens.  Par exemple, la lumière de la chambre d'Albertine filtrant à travers les fentes des volets en vient à former sous nos yeux les barreaux dorés de sa prison!

Un extrait où Proust nous parle de ce que l'art peut accomplir (Vinteuil et Elstir sont un compositeur et un peintre fictifs):
Mais alors, n’est-ce pas que, de ces éléments, tout le résidu réel que nous sommes obligés de garder pour nous-mêmes, que la causerie ne peut transmettre même de l’ami à l’ami, du maître au disciple, de l’amant à la maîtresse, cet ineffable qui différencie qualitativement ce que chacun a senti et qu’il est obligé de laisser au seuil des phrases où il ne peut communiquer avec autrui qu’en se limitant à des points extérieurs communs à tous et sans intérêt, l’art, l’art d’un Vinteuil comme celui d’un Elstir, le fait apparaître, extériorisant dans les couleurs du spectre la composition intime de ces mondes que nous appelons les individus, et que sans l’art nous ne connaîtrions jamais ? Des ailes, un autre appareil respiratoire, et qui nous permissent de traverser l’immensité, ne nous serviraient à rien, car, si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant les mêmes sens, ils revêtiraient du même aspect que les choses de la Terre tout ce que nous pourrions voir. Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est ; et cela, nous le pouvons avec un Elstir, avec un Vinteuil ; avec leurs pareils, nous volons vraiment d’étoiles en étoiles.

Enfin, un petit avertissement, il y a vers la fin deux ou trois pages pleines de divulgâcheurs sur Crimes et Châtiments et Les Frères Karamazov de Dostoïevski.  Moi qui pensais justement renouer avec cet écrivain pour mon défi de lecture de l'an prochain (en passant, cette année ce sera Moby Dick, restez à l'écoute, c'est pour bientôt!), après un premier essai peu concluant -- Crime et Châtiment, trop noir pour moi mais j'étais très jeune quand je l'ai lu -- j'hésitais entre Les Frères K. et L'Idiot, Proust a choisi pour moi, ce sera ce dernier titre, si le projet se concrétise!


La Prisonnière (À la recherche du temps perdu, tome 5) de Marcel Proust, 1923, 465 p.

11 mars 2017

Rien ne s'oppose à la nuit

Quel beau roman autobiographique que celui-là!  Delphine de Vigan, que je ne connaissais que de nom, y décrit de façon fort émouvante mais sans complaisance la vie de sa mère, qui était bipolaire et qui s'est suicidée.  Née dans une famille nombreuse et extravagante, celle-ci eut une enfance tumultueuse, marquée par plusieurs tragédies, et ses blessures subsisteront jusqu'à l'âge adulte.  Mais s'il y a beaucoup de zones d'ombre, il y a aussi plusieurs passages lumineux et s'il est triste, le récit, qui se présente en fait comme une enquête, n'est jamais déprimant.


Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan, 2011, 439 p.