28 février 2012

N'espérez pas vous débarrasser des livres

Dans les commentaires de mon billet sur Le Maître de Garamond, une lectrice fidèle me demandait si ce livre pouvait être un complément à ceux d'Alberto Manguel sur l'histoire de la lecture et des bibliothèques.  Dans ce cas-là, la réponse était plutôt non, mais ce qualificatif pourrait très bien s'appliquer à cette série d'entretiens entre le scénariste français Jean-Claude Carrière et l'écrivain italien Umberto Eco, tous deux bibliophiles passionnés.

Le prétexte: le numérique signe-t-il la mort du livre imprimé? La réponse des deux intellectuels est donnée dans le titre et développée dans les premiers chapitres. À partir de là, on s'en va dans tous les sens, pour notre plus grand bonheur. Il sera question de manuscrits anciens, des Aztèques, d'Internet, de religion, de Buñuel, de censure, de bêtise et de bien d'autres choses encore. Tout ça avec une grande érudition et beaucoup d'humour.

Un extrait (au sujet d'Athanasius Kircher, jésuite allemand du XVIIe siècle ayant publié plusieurs traités sur des sujets très diversifiés):
«Il aura donc touché à tous les domaines de la connaissance de son temps.  On pourrait dire de Kircher qu'il est une sorte d'Internet avant la lettre, c'est-à-dire qu'il savait tout ce qu'on pouvait savoir, et dans ce savoir il y avait 50% d'exactitude et 50% de fausseté, ou de fantaisie.  Proportion qui est à rapprocher, peut-être, de ce que nous pouvons consulter sur nos écrans.  En ajoutant tout de même, et c'est aussi pour cela que nous l'aimons, qu'il avait imaginé un orchestre de chats (il suffisait de tirer sur leurs queues) et une machine à nettoyer les volcans. Il se faisait descendre dans une grande corbeille au milieu des fumées du Vésuve, soutenu par une armée de petits jésuites

J'ai aussi appris quelques nouveaux mots.  Note à moi-même: tenter de les placer dans la conversation lors d'un prochain souper entre copines, question de renforcer ma réputation de joyeuse luronne.
  • Antiphonaire: recueil de chants sacrés utilisant la notation grégorienne.
  • Boustrophédon: écriture primitive allant de gauche à droite puis de droite à gauche comme les sillons d'un champ.
  • Incunable: ouvrage imprimé datant des premiers temps de l'imprimerie.

Voilà qui remonte drastiquement le niveau intellectuel de ce blogue, non? Je me demande cependant si boustrophédon va m'attirer autant de googleux que, mettons, grosses fesses ou vampire...


N'espérez pas vous débarrasser des livres de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco, 2009, 330 p.

23 février 2012

The Road (La Route)


Je classe ce livre magnifique sous l'étiquette «Science-fiction». Je n'ai pas le choix: le roman post-apocalyptique est un sous-genre bien établi de la SF, et The Road en constitue déjà, je crois, une oeuvre de référence. Je croise les doigts et je prie très fort la déesse de la lecture que ce terme ne fera pas fuir ceux qui redoutent ce genre comme la peste.

En fait, j'ai l'impression plutôt que les vrais amateurs de SF, eux, pourraient  être déçus, notamment à cause du manque de détails sur l'événement apocalyptique lui-même.  On se situe plusieurs années plus tard, la terre est couverte de cendre et de suie, mais on ne sait même pas s'il y a eu une catastrophe nucléaire, une guerre ou un désastre naturel soudain.

Ce roman est avant tout une merveilleuse histoire d'amour entre un père et son fils.  Car on saisit bien que, sans la présence de ce petit garçon, il y a bien longtemps que cet homme se serait laissé mourir. Mais il est là, cet enfant, seule source de lumière dans la grisaille, et lui procurer nourriture et chaleur, le protéger des barbares cannibales devient la seule raison de continuer, heure après heure, sans savoir s'il y aura un jour autre chose.

C'est aussi un chef-d'oeuvre d'écriture.  Les mots sont tellement évocateurs qu'on se retient de plisser les yeux pour les protéger de cette étrange lumière du soleil filtrée par les nuages de fumée et de cendre qui cachent maintenant le ciel en permanence.  Cette cendre, on la respire et on la goûte dans la moindre gorgée d'eau. On tremble pour ces deux personnages qui n'ont même pas de prénom. On a peur comme eux d'oublier le nom des couleurs, à part l'orange du feu qui perce parfois la grisaille.

J'ai particulièrement aimé les longues phrases ponctuées de conjonctions répétées comme dans une litanie, une invocation:
«Out on the roads the pilgrims sank down and fell over and died and the bleak and shrouded earth went trundling past the sun and returned again as trackless and as unremarked as the path of any sisterworld in the ancient dark beyond.»
Des images qui me resteront en tête longtemps...


The Road de Cormac McCarthy, 2006, 241. titre de la version française: La Route.

10 février 2012

Le Maître de Garamond

Voici un roman réservé exclusivement aux amateurs d'Histoire.  Un style un peu lourd et de nombreuses longueurs rebuteront le lecteur lambda.  Les purs et durs apprécieront la description du contexte historique et le sujet original: le rôle joué par les imprimeurs dans la révolution du Savoir qui suivit l'invention de l'imprimerie.  Cunéo décrit fort bien la frénésie qui s'empara des «savants» (dans le sens d'érudits), la soif de lire, de partager, la panique des théologiens qui voyaient leur monopole disparaître avec cette démocratisation de la connaissance, la censure et la répression qui s'ensuivit, la montée du Protestantisme...  Aussi, on parle souvent du rôle des imprimeurs et des libraires dans cette révolution, mais bien peu de celui, pourtant crucial, des graveurs de caractères. En effet, si la lecture a pu devenir accessible à tous, c'est en bonne partie grâce à ces artisans qui, comme Claude Garamond et son maître Antoine Augereau, ont saisi l'importance d'une police plus lisible que celle utilisée jusque-là, inspirée de l'écriture gothique des manuscrits médiévaux. Passionnant, si on arrive à s'accrocher!


Le Maître de Garamond d'Anne Cunéo, 2003, 505 p. dont de nombreux appendices.

24 janvier 2012

The Guernsey Literary and Potatoe Peel Pie Society

(Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates)

Ho-ho, attention, ça commence vraiment comme 84, Charing Cross Road, aurons-nous droit à du remâché?  En Angleterre, juste après la Deuxième Guerre mondiale, une écrivaine reçoit une lettre d'un habitant de l'ïle de Guernsey lui demandant de lui indiquer une librairie où il pourrait commander tel livre introuvable chez lui.  Air connu, non?  Surtout avec en arrière-plan le Londres d'après-guerre et ses restrictions. Et dans un roman épistolaire, en plus.

Heureusement, ce début n'est qu'un prétexte à faire entrer en contact la Londonienne et les résidants de l'île, et le clin d'oeil à Helen Hanff est très certainement voulu. Ensuite cela devient un mélange délicieux de réflexions sur la lecture, véritable bouée de sauvetage en temps difficiles et occasion de créer des liens entre personnes d'éducation et  de niveau social différents, et de roman historique nous présentant un aspect peu connu de l'histoire du XXe siècle: l'occupation des îles anglaises de la Manche par les Allemands. J'ignorais qu'Hitler était littéralement obsédé par ces îles, au point que les fortifications qu'il fit ériger sur leurs côtes étaient plus imposantes que celles des plages de Normandie!

Même la fin plutôt prévisible nous fait plaisir parce que les personnages sont si sympathiques qu'on n'aurait pas voulu que cela se termine autrement!

En passant, la liseuse électronique marque encore un point grâce aux dictionnaires anglais d'Oxford et anglais-français intégrés qui m'a permis en un ou deux clics de connaître la signification exacte d'expressions typiquement british, comme par exemple «on the lam» (en fuite) ou la traduction de noms de plantes comme sorrel (oseille).  En lecture traditionnelle, je me serais contentée de comprendre le sens général de la phrase pour ne pas interrompre ma lecture en allant chercher le dico!


The Guernsey Literary and Potatoe Peel Pie Society de Mary Ann Shaffer & Annie Barrows, 2008, 277 p.  Titre de la traduction française: Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates.

19 janvier 2012

La Forêt ivre

Difficile de croire que ces récits se déroulent bien sur la planète Terre. La faune et la flore que nous décrit le naturaliste anglais Gerald Durrell sont si étranges qu'on se croirait en train d'explorer Alflolol avec Valérian et Laureline.  Jusqu'à ce qu'une révolution vienne écourter abruptement le voyage, là on se dit que oui, finalement on est en Amérique du Sud.

Dans les premiers chapitres, il faut faire un petit ajustement mental, se dire qu'en 1956 c'était politiquement correct d'aller capturer des animaux sauvages pour le bénéfice des zoos européens. Le reste du livre est un délice d'humour et de dépaysement. Je rêve maintenant d'adopter un tamanoir.  Je ne sais pas si Bouboule sera d'accord...

Il ne semble pas très chaud à l'idée...


La Forêt ivre de Gerald Durrell, 1972 pour la traduction de l'anglais, 248 p. Titre de la version originale: The Drunken Forest, 1956.

10 janvier 2012

Julie & Julia

Comme l'a prouvé une expérience récente, il est toujours dangereux de lire un livre après avoir vu le film qui en a été tiré. On a des attentes, des idées fausses...

En commençant Julie & Julia, je dois dire que j'ai d'abord été un peu désappointée. En effet, je ne me souvenais pas que les parties du film où il est question de Julia Child (célèbre cuisinière américaine) sont en majorité tirées d'un autre livre, l'autobiographie de la dame, My Life in France. Or, c'était ces passages que j'avais le plus aimés dans le film (surtout grâce à l'interprétation de Meryl Streep et du sous-estimé Stanley Tucci qui joue le mari de Julia). Autre surprise, le bouquin n'est pas constitué du blogue écrit par la jeune auteure pendant qu'elle accomplissait le défi d'exécuter les 524 recettes du livre de recettes de "JC" en 365 jours, mais il n'en contient que quelques extraits.  Julie raconte plutôt comment cet exploit et le succès du blogue ont changé sa vie, tant personnelle que professionnelle, et les embûches qu'elle a surmontées durant cette année, du meurtre de homard à la folie post 11-novembre des New-Yorkais.

Après quelques chapitres de réajustement mental, j'ai finalement beaucoup apprécié.  Julie est attachante, de même que son mari et ses amis.  Le ton est très humoristique et fait souvent penser à celui d'une Bridget Jones américaine. Un petit caveat, si l'utilisation abondante de profanités (en particulier le mot f***) vous incommode, passez votre tour. Par contre si vous aimez les réflexions un peu incongrues, vous allez adorer.

Fiddling with damp tarragon had left me so intensely irritated that when I was done I had to stick the ramekin/mise en place bowls back in the fridge and go watch both the episode where Xander is possessed by a demon and the one where Giles has sex with Buffy's mom, just to get over it.
(Pour les non-initiés, allusion à la série Buffy the Vampire Slayer!)

Julie & Julia de Julie Powell, 2005, 256 p. Le titre de la version française est inchangé.

05 janvier 2012

Possession -- abandon --

Une année livresque qui commence par un abandon... En fait ç'est une excellente nouvelle, car la situation ne peut que s'améliorer!

J'ai vu le film tiré de ce livre il y a quelques années, et j'avoue que j'en garde un souvenir positif mais flou... Ce que je me rappelle le plus clairement c'est de m'être dit qu'en livre cette histoire devait être formidable... Faux! À moins qu'il y ait un changement radical après la cent dixième page, c'est d'un ennui profond.  Des discussions pointues entre des personnages fades au sujet d'écrivains britanniques inconnus, des rivalités sans intérêt entre universitaires... Le sous-titre (A Romance) promettait quelque chose de très romantique; je me suis lassée d'attendre. Au suivant!


Possession de A.S. Byatt, 2001, 555 p. Titre de la version française: Possession.